Anne Le Ny, François Cluzet et Omar Sy dans le film français d'Eric Toledano et Olivier Nakache, "Intouchables".« Intouchables » : unanimement utile

Le film d’Éric Toledano et Olivier Nakache, avec François Cluzet et Omar Sy, a déjà fait huit millions d’entrées sur un thème pas évident : la rencontre entre un riche tétraplégique et un jeune de banlieue tout juste sorti de prison. Il a permis de voir le handicap sous un autre jour, d’après plusieurs professionnels.Témoignages.

Il est rare qu’un film suscite un tel engouement sur un sujet aussi difficile. Et pourtant, le public est enthousiaste et les salles ne désemplissent pas pour « Intouchables », dans lequel François Cluzet interprète un richissime tétraplégique et Omar Sy, son aide à domicile, issu de la banlieue et un peu paumé. Un duo qui aurait pu donner lieu à tous les clichés et qui, pourtant, semble fonctionner. Mais qu’en pensent les professionnels du secteur de l’aide à domicile et du handicap ?

 Un film bienvenu, bon outil pédagogique

Pour Patrick Rothkegel, directeur général de Handéo (enseigne nationale de services à la personne pour toutes les situations de handicaps), ce film « est le bienvenu ».
En effet, « notre préoccupation, c’est de pouvoir faire vivre le mieux possible à domicile grâce à des auxiliaires de vie au quotidien, et ce film montre que c’est faisable ». En sortant du cinéma, il s’est d’ailleurs fait cette réflexion : « Il faudrait l’utiliser pour des formations à destination des auxiliaires de vie », car c’est un « bon outil pédagogique ».
Il a également apprécié la représentation de l’attitude des aidants face aux personnes en situation de handicap. « Le traitement humoristique est intéressant et permet de dédramatiser ».
Et le directeur de préciser : « Nous avons réalisé il y a deux ans une étude autour des spécificités de l’intervention auprès des personnes handicapées et les différences avec le travail auprès de personnes âgées. On a constaté une plus grande appréhension chez les aidants pour le travail avec les gens en situation de handicap. Et je suis certain que ce film va lever des inquiétudes ».

Une bonne approche du métier d’aide à domicile

Caroline Murgue est chargée de mission santé à l’UNA (Union nationale de l’aide, des soins et des services aux domiciles). Pour elle, ce film est « une bonne approche du métier d’aide à domicile face aux personnes lourdement handicapées. » En effet, « quand on parle de services à la personne, on pense systématiquement aux gens âgés, alors que les handicapés ont besoin aussi de ces services ».
Sur le plan pratique, elle estime d’ailleurs que le film montre « des gestes, comme la manipulation des corps, ce qui peut servir sur le plan pédagogique ». De plus, la chargée de mission santé trouve le sujet « intéressant, car Il y a ici deux personnes stigmatisées par la société, un handicapé et un jeune de banlieue ».
Et elle précise : « à l’Una, nous voulons vraiment professionnaliser l’aide à domicile. Et des séquences de ce film pourraient parfaitement être incluses dans des cycles de formation ».
Caroline Murgue se dit également  « ravie que le monde culturel traite ce genre de sujets. » Cela fera sans doute prendre conscience de certaines choses aux gens, ainsi qu’aux pouvoirs publics, « pas assez attentifs à ce sujet en France », selon elle. « J’ai une amie myopathe qui vit à Barcelone et le métro y est adapté aux personnes handicapées. A Paris, il est impossible d’y accéder et d’y circuler si vous êtes en fauteuil ! »
Enfin, elle tient quand même à relativiser certains éléments du film : « La personne tétraplégique jouée par François Cluzet est un homme très riche. Nous, nous voyons des gens qui vivent avec des aides et ont des existences plus difficiles ! »

Tout le monde doit garder ses rêves

C’est un peu la même observation que fait Michel Poulard, directeur de VSDS (Val-Saône-Dombes services), association adhérente d’Adessa A domicile.
Ce qui ne l’a pas empêché de voir le film deux fois !  « La première fois, j’étais tellement enthousiaste que je voulais m’assurer que je n’avais pas été influencé par le battage médiatique. J’y suis donc retourné, encore plus enchanté à la fin ».
Mais qu’est-ce qu’il a donc de si extraordinaire, ce film ? « On y associe à la fois la vie de personnes handicapées et celle des aides à domicile, avec, c’est vrai, une situation financière aisée pour la personne demandeuse, qui peut avoir un professionnel à demeure, ce qui n’est pas le cas en général. »
Hormis ce léger bémol, il reconnait rencontrer « au quotidien des attentes assez proches de la part des personnes handicapées ». Ainsi, « nous avons un jeune qui est handicapé après un accident de voiture. Ce qu’il cherchait, c’était une personne qui puisse jouer aux échecs avec lui et lui lire le « Times », car il avait fait Sciences-Po. Nous nous sommes adaptés. »
De plus, depuis trois ans, son association conduit un projet d’accueil de jour pour les personnes en situation de handicap, qui devrait ouvrir en 2013.
La leçon de ce film ? « La personne handicapée ne doit pas avoir son champ d’envies restreint. Il doit garder ses rêves, comme lorsqu’il saute en parachute dans le film. D’ailleurs, « si on veut faire de l’accompagnement, on ne doit pas être dans la compassion, mais dans la compréhension et l’écoute.» Et il incite vivement ses collègues à aller voir « Intouchables ».

Deux mondes qui s’affrontent et s’apprivoisent

Le succès n’étonne d’ailleurs pas Jean-Marie Barbier, président de l’APF (Association des paralysés de France ) : « Ce film est remarquablement écrit et interprété. Le handicap n’est pas un sujet en tant que tel, mais l’on voit avant tout deux mondes qui s’affrontent et apprennent à s’apprivoiser. La situation du handicap prend néanmoins toute sa saveur, car il s’agit d’une historie vraie ».
Mais Jean-Marie Barbier tient à souligner qu’il est regrettable que bien des personnes handicapées ne puissent aller voir le film, car, dès qu’il y a plus de cinq fauteuils roulants, ils « sont refoulés des salles pour un problème d’accessibilité ». Les cinémas ne sont en effet pas conçus pour les accueillir.
Ravi que tout le monde s’intéresse soudain au sujet du handicap, il s’interroge néanmoins : « à long terme, est-ce que ça servira ? » Quoiqu’il en soit, « c’est un coup de projecteur inattendu, inespéré ».
Quant à l‘Apajh (Association pour adultes et jeunes handicapés), elle soutient très activement le film. Le 5 décembre prochain, au Carrousel du Louvre, le président de la Fédération des Apajh, Jean-Louis Garcia, et la ministre des solidarités et de la cohésion sociale, Roselyne Bachelot, remettront un Trophée d’honneur aux deux réalisateurs.

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